Mairie de Semens

à BORDEAUX en 1785, une affaire rondement menée ...

Paris ne s'est pas fait en un jour, Bordeaux non plus …

 

Pourtant en plein siècle des lumières, Bordeaux brille de tous ses feux, c'est une ville modernisée, quoiqu'à peine sortie du Moyen Age, une plaque tournante européenne, un port florissant, approvisionné par la Garonne et la Dordogne, ouvert sur l'Afrique et l'Amérique, dopé par le commerce international du vin dont il s'assure l'exclusivité avec le tonneau bordelais qui fait la fortune des négociants, une population en pleine croissance grâce à une immigration adaptée aux besoins et bénéficiant d'une grande tolérance : les juifs, les protestants, les mulâtres y circulent en toute liberté, une société en pleine mutation où les bourgeois anoblis tiennent le haut du pavé, l'ambiance y est frivole, orientée vers les plaisirs, les arts, les sciences de l'homme.

Montesquieu décédé en 1755 y a ouvert la voie de la conscience politique influencé par la franc-maçonnerie anglaise; Condillac (1714_1780), avec le sensualisme pour qui les sensations sont la base de la construction de l'homme, amène à réfléchir sur les populations exotiques, les handicapés, les enfants sauvages. Pereire (1715_1780) y apporte son génie linguistique et scientifique, en plus il maîtrise très bien l'éducation des sourds et muets. La Fayette, le 26 avril 1777 embarque sur « La Victoire » pour rejoindre George Washington.

Monseigneur Jérome Marie Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux et Bazas, fin politicien, s'installe en 1781 dans le splendide Palais Rohan, tout neuf. Il a des ambitions pour Bordeaux et pour lui-même, il se choisit un serviteur zélé, factotum, en la personne de l'abbé Roch Ambroise Cucurron dit Sicard, prêtre de la Doctrine Chrétienne, vicaire général de Condom, chanoine de Cadillac _ la Doctrine Chrétienne qui a accepté de séculariser ses membres a remplacé les Jésuites interdits depuis 1773_. Il a deux grands projets complémentaires, modeler le Musée de Bordeaux pour en faire le creuset de sa nouvelle société _ en cela, il sera bien aidé par la loge des 9 Soeurs fondée en France en 1776 _ et doter Bordeaux d'une école spécialisée pour les sourds et muets de naissance sous contrôle d'un ecclésiastique, Sicard en l'occurrence.

Comment s'y prendre quand on n'y connait rien? Il faut aller voir ce qui se fait ailleurs, choisir la meilleure méthode, ou du moins la mieux considérée dans ce secteur très particulier parce qu'elle obtient les meilleurs résultats, ou du moins présentée comme telle.

A cette époque le monde des sourds est encore petit, tous les praticiens sont connus ou même se connaissent ; il y a plusieurs tendances expérimentées pour l'éducation des sourds: la gestuelle par le moine sourd Etienne de Fay à Amiens, mais il décède en 1750 sans successeur, l'oraliste mise au point par le juif portugais Jacob Rodrigues Peirere à Bordeaux, mais il décède en 1780 en laissant son frère David, sa sœur sourde, ainsi que ses élèves très doués, désemparés, ou la mixte qui s'appuie sur des  images comme celle de l'abbé Vanin décédé en 1759, ses élèves laissées à elles-mêmes susciteront la vocation tardive d'une personne sans relation préalable avec des sourds: l'abbé de l'Epée, qui élaborera une méthode innovante, les gestes méthodiques amenant au « français signé ».

Champion de Cicé et Sicard, opportunistes, se rabattent sur l'Abbé de l'Epée qui est disponible et forme des maîtres.

 

Mais l'école des sourds - muets de Bordeaux s'est faite en un an  !

En 1785, une opération de marketing, rondement menée à cette époque, avec des moyens très limités, un PDG bien introduit politiquement, un DRH hyperactif, un Technicien compétent et complaisant, un budget ultra mince avec un peu d'apport personnel et un appel au crowfunding _ financement participatif _ réussit à mettre en service une école spécialisée pour les sourds et muets de naissance: un grand oeuvre exceptionnel !

Champion de Cicé commence par entrer dans le Conseil d 'Administration de l'école privée de l'Abbé de l'Epée à Paris, le flatte et lui promet d'intervenir auprès du Roi pour que son école puisse enfin exister légalement dans un lieu adapté et survivre avec des garanties de financement public.

Pas de problème , le 25 Mars 1785, l'Edit correspondant est promulgué par le Roi Louis XVI à Versailles ! (cf document joint)

Champion de Cicé propose alors à l'abbé de l'Epée de faire venir son bras droit Sicard pendant 6 mois pour une étude de faisabilité afin de bien déterminer les moyens à mettre en œuvre et structurer la méthode avant d'installer l'école dans l'ancien couvent des Célestins.

Pas de problème, Sicard arrive aussitôt et s'occupe de tout, fouille partout, il récupère même le dernier manuscrit de l'Abbé de l'Epée soit disant pour l'éditer, un vrai travail de taupe, d'espionnage industriel, de captation d'héritage ! Il a laissé à Bordeaux son complice Jean de Saint Sernin à qui il transmet par SMS toutes les informations au fur et à mesure. En compensation, l'Abbé de l'Epée devient un honorable correspondant du Musée de Bordeaux. Mission accomplie fin septembre, Sicard rentre à Bordeaux où Champion de Cicé a préparé le terrain en envoyant une lettre circulaire à tous les vicaires généraux le 17 septembre 1785, il leur demande de signaler les jeunes sourds muets de leur zone.

Maintenant, il faut trouver un local. Champion de Cicé voudrait récupérer à moindre coût l'ancien couvent des pères de la Merci ; Sicard, qui a toujours eu la folie des grandeurs, ambitionne un endroit plus prestigieux : l'ancien collège des Jésuites … L'intendant de Guyenne s'y oppose et le Maréchal duc de Richelieu, gouverneur, n'intervient pas.

Pris de court, Sicard se tourne vers son ami Saint Sernin pour le convaincre de se lancer à son compte en prenant des élèves sourds en intégration avec ses élèves entendants  _ Saint Sernin est maître écrivain et possède une école près de St Seurin _. Il présente l'affaire sous son meilleur jour à son épouse en lui garantissant que l'évêque, le Roi etc  étaient parties prenantes et que c'était une place en or avec la gloire assurée pour son mari.

Pas de problème. Pour lancer l'opération avant la fin de l'année, une maison louée à un chanoine de Saint Seurin fera l'affaire en attendant de trouver mieux. Mais il ne faut pas compromettre Champion de Cicé, alors Saint Sernin accepte non seulement de faire le travail gracieusement mais aussi de payer le loyer, nourrir et entretenir les élèves, le tout sous la direction de Sicard  qui s'arrange pour obtenir un diplôme officiel d'instituteur gratuit des sourds muets. Magnifique exemple d'enfumage!

Après quelques péripéties, l'école ouvre en décembre et récupère d'abord quelques élèves bordelais externes, Romegous, Gaillac avant de prendre en charge le premier interne en provenance de Casteljaloux : Marcellin COL un sourd muet exceptionnel, puis Jean Barbot de Pau, Beziat de l'Amée de Castelnaudary …

Pas de problème, Saint Sernin fait des miracles et Sicard de la métaphysique ; au bout de 2 mois, le 20 février 1786, ils présentent au public bordelais ébahi des exercices impressionnants avec leurs jeunes élèves. C'est gagné, le public est convaincu, l'appel à sa générosité est bien suivi : des personnalités, des organismes comme le Musée et la Franc-Maçonnerie se proposent pour prendre en charge les pensions. Le 27 avril 1786, l'armateur Nayrac donne une prime de 2000 livres à Sicard. Les candidats arrivent de partout : Jean Leude le 26/12,  Jeanne Mano le 01/03,  Jean Albert le 12/03,  Pierre Fourcade le 21/03,   Jean MASSIEU le 03/05,   Jeanne MASSIEU le 12/06,    Blanche MASSIEU le 07/01/87 …

C'est gagné, grâce à Jean de Saint Sernin, mais Sicard en retire la gloire et Champion de Cicé se lance dans la politique !

 

Ce résumé historique très succinct n'a presque rien de fantaisiste, il transpose en situations modernes les réalités de cette époque. Pour celles et ceux qui voudraient en savoir plus sur cette épopée truculente, elle fera l'objet d'une étude plus sérieuse, moins impertinente avec tous les documents que j'ai pu collecter sur la création de l'école de Bordeaux et sa survie jusqu'à la mort de l'abbé Sicard en 1822.

 

La semaine prochaine, je laisserai encore la parole à Jean Massieu qui nous racontera sa rentrée, nous présentera son école et ses camarades, jusqu'en 1789_90 !

 

à bientôt, n'hésitez pas à me contacter

 

JPaul COLLARD, le causeur

 

10/07/2015

Commentaires   

0 # ramon ferrerons 21-12-2015 20:38
Salut. À "4_Bordeaux 1785", tu expliques (ou je crois comprendre) que Jean Albert se présente à l'école comme un candidat à enseignant. Savez-vous quelque chose plus sur cet Jean Albert? Ou savez-vous où puis-je trouver cette information?
Merci par avance.
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0 # Xavier Eugênia 20-07-2015 09:09
Quel plaisir!!! Une très belle écriture, du fond du coeur, ironique, amusante... On a vraiment envie de continuer à lire et à accompagner cette saga. Jean Massieu, comme tu dois être content d'avoir un Jean Paul Collard sur terre pour raconter tes exploits..! Une terre plutôt peuplée par des entendants.. et qui devient de plus en plus sourde aux vrais valeurs, aux efforts des êtres humains, à écouter l'humain! Bravo Jean Paul pour ces causeries, pour faire revivre Jean Massieu, d'être là pour nous et pour les futures générations. Merci Jean pour ce que tu as fait pour toi et pour l'humanité et passe mon bonjour à ton Dieu. Il ne doit pas être très content de ce qu'il voit sur la planète Terre!!! Une grande bise à tous les deux. Eugênia
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