Mairie de Semens

Le cocon familial

 

Cette semaine, nous avons un invité exceptionnel : Jean Massieu, lui-même, à qui ses supérieurs ont donné la permission de nous rejoindre pour qu'il nous raconte son enfance à Semens de Septembre 1772 à Mai 1786 dans son cocon familial.

 - Mon cher Massieu merci d'être venu nous voir, le temps ne compte plus pour toi, tu es débarrassé de ta surditude, tu peux maintenant joindre la parole au geste et utiliser nos « ardoises magiques » ou mieux encore, la « communication des consciences » pour t'exprimer plus facilement qu'avec ta planchette, ton bâton de craie et le truchement de l'abbé Sicard _ Roch Ambroise Cucurron, dit Sicard né au Fousseret dans une famille bourgeoise, le 20/09/1742, décédé à Paris le 10/05/1822, prêtre de la Doctrine Chrétienne, premier instituteur des sourds-muets, successeur de l'Abbé de l'Epée, père spirituel de Jean Massieu, ils formaient une équipe très soudée : l'un n'était rien sans l'autre !_ .

Les paroles s'envolent, les gestes s'estompent mais les écrits restent, tu l'avais bien compris en écrivant toi-même tes souvenirs en 1805.

«Nous étions six sourds-muets dans notre famille, trois garçons et trois filles.

 - Excuse-moi de t'interrompre, mais tu oublies les 3 entendants, tes aînés (2 filles et un garçon, ainsi que ta sœur jumelle décédée 14 jours après sa naissance)  en tout vous avez été 11 enfants.

 «Jusqu'à l'âge de treize ans et neuf mois, je suis resté dans mon pays sans recevoir aucune espèce d'instruction; _j'étais dans les ténèbres_.

«J'exprimais mes idées par des signes manuels ou des gestes, dont j'usais pour correspondre avec mes parents, avec mes frères ou sœurs, et qui étaient bien différents de ceux des sourds-muets instruits. Les étrangers ne me comprenaient pas, quand je leur exprimais ainsi mes idées, mais les voisins me comprenaient assez bien.

«Je voyais des bœufs, des chevaux, des ânes, des porcs, des chiens, des chats, des végétaux, des maisons, des champs, des vignes, et, après avoir considéré tous ces objets, je m'en souvenais bien.

«Avant mon éducation, lorsque j'étais enfant, je ne savais ni lire ni écrire, je désirais lire et écrire. Je voyais souvent de jeunes garçons et de jeunes filles qui allaient à l'école; je désirais les y suivre et j'en étais très jaloux.

«Je demandais à mon père, les larmes aux yeux, la permission d'aller à l'école; je prenais un livre, je l'ouvrais de bas en haut pour marquer mon ignorance; je le mettais sous mon bras comme pour sortir, mais mon père me refusait la permission que je lui demandais, en me faisant signe que je ne pourrais jamais rien apprendre parce que j'étais sourd-muet.

« Alors je criais très-fort. Je prenais encore ce volume pour le lire; mais je ne connaissais ni les lettres, ni les mots, ni les phrases, ni les périodes. Désespéré, je me mettais les doigts dans les oreilles, demandant avec impatience à mon père de me les déboucher.

«Il me répondait qu'il n'y avait pas de remède. Alors je me désolais. Un jour, je sortis de la maison paternelle, et j'allai à l'école sans en prévenir mon père: je me présentai au maître et lui demandai par gestes de m'apprendre à lire et à écrire, il me refusa durement et me chassa: ce qui me fit beaucoup pleurer, mais ne me rebuta pas. Je pensais souvent à lire et à écrire; j'avais alors douze ans; j'essayais tout seul de former, avec une plume, des signes d'écriture.

«Dans mon enfance, mon père me faisait faire, matin et soir, mes prières par gestes; je me mettais à genoux, je joignais les mains et je remuais les lèvres, imitant ceux qui parlent quand ils prient Dieu.

«Aujourd'hui je sais qu'il y a un Dieu, qui est le créateur du ciel et de la terre. Dans mon enfance, j'adorais le ciel, parce que ne voyant pas Dieu, je voyais le ciel.

«Je ne savais ni comment j'avais été fait, ni si je ne m'étais pas fait moi-même. Je grandissais; mais si je n'avais connu mon instituteur, l'abbé Sicard, mon esprit n'aurait pas grandi comme mon corps, car mon esprit était très pauvre. En grandissant, j'aurais continué à croire que le ciel était Dieu.

«Alors les enfants de mon âge ne jouaient pas avec moi, ils me méprisaient; j'étais repoussé comme un chien.

«Je m'amusais tout seul à jouer au mail _ Jeu de croquet très violent datant du Moyen Age _, au sabot _  Jeu qui consiste à envoyer des palets en pierre ou en fer dans un sabot placé plus ou moins loin, haut, en équilibre ..._, ou à courir juché sur des échasses.

«Je connaissais les nombres avant mon instruction; mes doigts me les avaient appris. Je ne connaissais pas les chiffres, je comptais sur mes doigts, et quand le nombre dépassait _dix_, je faisais des _koches_ sur un morceau de bois.

«Dans mon enfance, mes parents me faisaient quelquefois garder un troupeau, et souvent ceux qui me rencontraient, touchés de ma situation, me donnaient quelque argent.

«Un jour, un monsieur, M. de Puymaurin _ Il s'agit de Jacques d'Aubry de Puymorin, né à la Gravette (Semens) le 14/09/1763, fils de Jean d'Aubry de Puymorin, écuyer, sieur de la Gravette, et de Dame Anne de Tapol _ , qui passait, me prit en affection, me fit venir chez lui et me donna à manger et à boire.

 - Nous allons nous arrêter là pour aujourd'hui : tu viens de croiser l'homme qui va changer ta vie, t'amènera à Bordeaux et te lancera dans le monde … tu lui dois beaucoup ! Mais grâce à toi lui aussi est entré dans l'Histoire, j'ai recherché bien loin ce personnage énigmatique alors qu'il habitait à la Gravette juste à côté de chez toi, à 500 m !

 - Revenons à notre époque, de là haut tu es parfaitement au courant de ce qui se passe, que penses-tu de cette affaire dans le Sud Ouest de cette semaine: un enseignant malentendant agressé sauvagement par des élèves et filmé par d'autres ?

 « Pour moi, c'est un très mauvais signe, un signe de fin d'un monde, celui pour lequel je me suis battu, celui qui a permis aux noirs, aux juifs, aux sourds d'être considérés comme des hommes à part entière ! Mon grand ami Laffon de Ladebat _ André Daniel Laffon de Ladebat, né à Bordeaux le 30/11//1746 décédé à Paris le 14/10/1829 _ , fils de négrier bordelais, en est très peiné, lui qui a rédigé la première déclaration des droits de l'Homme, lui qui a participé généreusement à la création de l'enseignement spécialisé et en a suivi l'évolution, lui qui a révolutionné les méthodes de culture à Pessac, lui qui a connu le bagne en Guyane à cause de ses idées, lui qui a contribué à la réforme de la comptabilité publique.

" Mon premier professeur Jean de Saint Sernin _ Jean de Saint Sernin né près de Dax en 1740, maître écrivain à Bordeaux, convaincu par l'Abbé Sicard, se voua corps et âme à ses élèves, décédé à Bordeaux le 9 Mai 1816 _  a été confronté à ce problème d'intolérance : la première école de sourds à Bordeaux était mixte filles et garçons, entendants et sourds … mais les parents des entendants ont très vite retiré leurs enfants pour qu'ils ne côtoient pas ces _ gueux de sourds _ ! 200 ans après, l'intégration est toujours aussi difficile !

 - Mon cher collègue, je comprends ton humeur, j'ai été confronté toute ma vie à l'intolérance et je ne peux toujours pas la supporter. Sans le savoir, tu viens d'aborder le sujet de la prochaine causerie concernant la création de la première école de sourds à Bordeaux :

 

 « Trois mousquetaires à Bordeaux en 1785, une affaire rondement menée ! »

 

                     dans le rôle d'Aramis, l'abbé Sicard

                                      dans le rôle de Porthos, Jean de Saint Sernin

                                                        dans le rôle d'Athos, André Daniel Laffon de Ladebat

                                                                          dans le rôle de Richelieu, Mgr Champion de Cicé

                                                                                            dans le futur rôle de d'Artagnan, le jeune Jean Massieu!

 

 

A bientôt, cordialement

 Jean Paul, le Boudeur d'Omet qui attend vos réactions

26/06/2015

 

Vous pouvez consulter l'état civil de Jean Massieu