Mairie de Semens

La chrysalide à Bordeaux en 1786

 

- Mon cher Massieu, je te remercie de bien vouloir continuer à participer à mes causeries, je m'excuse de t'avoir interrompu, mais j'étais obligé de faire un état des lieux avant ta rentrée. Dans tes rêves les plus fous , tu n'imaginais pas une telle chance ! Tu pensais tout au plus aller à l'AFPA pour une formation accélérée de tonnelier.

 

 

- Oui, je dois beaucoup à Mr de Puymaurin qui s'occupa de moi, comme d'un fils  

«Ensuite, étant parti pour Bordeaux, il parla de moi à l'abbé Sicard, qui consentit à se charger de mon éducation.

«Le monsieur en question écrivit à mon père, qui me montra sa lettre, mais je ne pus pas la lire.

«Mes parents et mes voisins me dirent ce qu'elle contenait; ils m'apprirent que j'irais à Bordeaux. Ils croyaient que c'était pour apprendre à être tonnelier. Mon père me dit que c'était pour apprendre à lire et à écrire.

«Je me dirigeai avec lui vers cette ville. Lorsque nous y arrivâmes, nous allâmes visiter l'abbé Sicard que je trouvai très-maigre.

«Je commençai à former des lettres avec les doigts. Au bout de quelques jours, je pus écrire un certain nombre de mots.

«Dans l'espace de trois mois, je sus écrire plusieurs mots; dans l'espace de six mois, je sus écrire quelques phrases. Dans l'espace d'un an, j'écrivis bien. Dans l'espace d'un an et quelques mois, j'écrivis mieux et je répondis bien aux questions que l'on me faisait.

«Il y avait trois ans et six mois que j'étais avec l'abbé Sicard, quand je partis avec lui pour Paris.

«Dans l'espace de quatre ans, je suis devenu comme les _entendants-parlants_.

«Cependant j'aurais fait de plus grands progrès, si un sourd-muet ne m'avait inspiré une grande crainte qui me rendait malheureux.

«Ce sourd-muet, qui a un ami médecin, me dit que ceux qui n'avaient jamais été malades depuis leur enfance ne pouvaient pas vivre vieux, et que ceux qui l'avaient été souvent pouvaient vivre très-vieux.

«Me souvenant alors de n'avoir jamais été bien malade depuis mon âge de raison, je crus longtemps que je ne pourrais vivre vieux, et que je n'aurais jamais ni trente-cinq, ni quarante, ni quarante-cinq, ni cinquante ans.

«Ceux de mes frères et sœurs qui n'avaient jamais été malades depuis leur naissance sont morts depuis qu'ils ont commencé à l'être.

«Mes autres frères et sœurs qui avaient été souvent malades se sont rétablis.

«Sans mon absence de toute maladie et la croyance où j'étais que je ne pourrais pas vivre vieux, j'aurais étudié davantage, et je serais devenu aussi savant qu'un véritable entendant-parlant.

«Si je n'avais pas connu ce sourd-muet, je n'aurais pas craint la mort, et j'aurais été toujours heureux.»

 

- Je t'interromps encore, car tu résumes ta progression sans expliquer les moyens mis en œuvre pour y parvenir, tu donnes l'impression que tu fus l'artisan de ta propre évolution. En plus, tu t'attardes sur des considérations personnelles non essentielles, des états d'âme compréhensibles quoique non déterminants. Je vais être un peu dur avec toi, toi qui prétends que la reconnaissance est la mémoire du coeur, tu as oublié celui qui t'a ouvert à la connaissance : Jean Saint Sernin et celui qui t'a fait comprendre la spiritualité : l'abbé Sicard ! Un de tes successeurs sourd, professeur à l'école de Bordeaux, François Gard, a eu le courage d'expliquer la méthode scolaire de Jean Saint Sernin, alors qu'il avait eu à se plaindre de lui ayant subi des châtiments corporels. Je regrette aussi que tu ne parles pas de tes camarades de classe, certains tout aussi brillants que toi : Marcellin Col par exemple.

Tu donnes l'impression d'être le centre d'un monde nouveau, le sourd-muet de référence qui s'est fait tout seul.

 

- Oui, Jean Paul tu as raison de me le faire remarquer sévèrement, j'ai eu la chance de pouvoir mener une vie exceptionnelle et j'ai pêché par orgueil, je me suis cru l'homme de la situation et je n'ai pas su ou pu rendre hommage à ceux qui ont fait ce que je suis devenu. Nous aurons l'occasion d'en reparler, car je ne voudrais pas en rester là, je suis bien conscient que je me suis laissé manipuler et j'en étais fier. L'abbé Sicard a été pour moi un père spirituel, nous avons vécu en symbiose, il m'a ouvert les portes du « Monde parisien » , fait connaître les hommes illustres de ces temps troublés, les esprits les plus créatifs pour un monde nouveau. J'étais jeune enthousiaste et ne me suis pas aperçu que je pouvais être le jouet d'une volonté qui me dépassait. Et pendant ce temps là, le modeste, le généreux, le courageux Saint Sernin assumait seul la survie de l'établissement de Bordeaux dont mon frère et mes sœurs étaient bénéficiaires. Je lui en ai voulu d'être un peu trop proche de ma sœur Blanche que j'adorais.

 

- Mon cher Jean, nous allons essayer ensemble de rétablir la vérité te concernant ainsi que celle de l'institution des Sourds Muets de Bordeaux. Nous le ferons le plus honnêtement possible en nous basant sur toutes les archives que nous avons pu exhumer. Nous aurons peut-être une autre occasion de « causer » ensemble, mais pour les causeries suivantes, je ferai appel à tes contemporains : Laurent Clerc, les frères Jauffret, Paulmier, Victoria Clo, Laffon de Ladébat … amis ou détracteurs, pour mieux te connaître et te comprendre. Je te remercie et te donne rendez-vous après ton anniversaire le 2 Septembre 2015 à Semens.

 

Je vais mettre en pause les Causeries pendant une quinzaine de jours et profiter de cette période calme pour alimenter la documentation complémentaire concernant l'école de Bordeaux et les destins croisés par Jean Massieu : vous trouverez tous ces éléments dans la rubrique « Documents _Jean Massieu » pour vous aider à situer les personnages en question, les organismes et les lieux. Cette base de données sera accessible également à partir de liens dans les causeries et vous permettra de mieux comprendre toutes les interactions. Dans la mesure du possible, les documents proposés sont des copies d'originaux, traduits et commentés.

 

Je prévois aussi une rubrique « informations » pour vous avertir des modifications du service et des événements de l'année Jean Massieu en Aquitaine et en Afrique.

 

A ce propos, j'ai une excellente nouvelle à vous annoncer, notre projet de construction du Centre de Services et de Ressources pour déficients sensoriels, « Jean Massieu » à Tambacounda au Sénégal, vient de recevoir un accord de cofinancement de la part du FORIM Forum des Organisations de solidarité internationale issues des Migrations.  

 

Vous souhaitant de bonnes vacances,

Jean Paul, le boudeur de service

17/07/2015

Commentaires   

0 # Yves BERNARD 16-08-2015 16:29
Faire parler les muets, art que redécouvre Jean-Paul, dialoguant avec Jean Massieu, l'enfant de Semens, premier répétiteur de l'Institution parisienne, brillant élève de l'abbé Sicard. Le récit dévoile la face officielle de la vie de Massieu ; la parole coupée le force à rétablir l'autre face, qu'on a voulu taire. L'histoire nous conditionne si l'on reste embastillé dans nos préjugés, mais la maïeutique de Jean-Paul soulève le voile des "malentendus". Nous découvrons grâce à ces causeries l'immense distance qui séparait la bienfaisance révolutionnaire, luttant contre l'indigence dans ses asiles ateliers, et la grandeur des effigies silencieuses combattant pour la reconnaissance sociale, une citoyenneté légitime, une instruction égalitaire dans les signes, un bilinguisme biculturel... Jean-Paul, nous te suivons avec impatience dans ton pèlerinage, à travers ces panoramas grandioses des destinées humaines, t'adressant à notre tour cette reconnaissance du coeur, ayant ressuscité Massieu.
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