Mairie de Semens

Jean Massieu à 17 ans entre dans l'Histoire

 

Nous retrouvons notre jeune ami à Paris avec son mentor ambitieux, l'abbé Sicard, dans une période clé de l'Histoire de France et des sourds.

 

En septembre 1789, il a tout juste 17 ans, il va vivre en direct la fin de l'abbé de l'Epée et sa difficile succession manigancée par Mgr Champion de Cicé et l'abbé Sicard, avec le soutien de La Fayette, Diderot, Condorcet, Bailly ...

En avril 1790, quand l'école de Paris rouvre ses portes, il est rayé des registres de celle de Bordeaux ; il est l'assistant de l'abbé Sicard dont il a été le poulain, le champion, le faire valoir pour reprendre en mains cette école de la rue des Moulins et la faire passer d'un statut privé à la fonction publique en pleine tourmente révolutionnaire, ce qui n'est pas une mince affaire. Après un an de tractations complexes pour arriver enfin à la publication du décret qui fixe les conditions de fonctionnement de l'Institution Nationale des Sourds-Muets de naissance, il devient officiellement le premier répétiteur sourd : il n'a que 19 ans.

Coup de tonnerre le 2 septembre 1792, pour ses 20 ans, tout faillit basculer avec les septembriseurs, l'abbé Sicard a été dénoncé comme prêtre réfractaire, il est dans leurs mains sanglantes pendant quelques jours entre la vie et la mort… Il n'en réchappe que grâce à l'intervention in extremis de Jean Massieu et de ses amis qui font appel à l'Assemblée Nationale. Malgré cet épisode tragique, la vie reprend son cours à l'Institution Nationale des Sourds-Muets, en attendant le prochain orage !

Quel phénomène, quelle ascension fulgurante !!

Après 14 ans d'éducation maternelle à la campagne, il fait sa première rentrée scolaire à Bordeaux, où il bénéficie d'une formation accélérée : en 3 ans dans une classe unique, il passe du cours préparatoire au Brevet.

Il monte à Paris, où après 3 années de formation professionnelle et de combat rapproché, il trouve sa place et devient la coqueluche du tout Paris, aux premières loges, sur le devant de la Seine !

Comment en est-il arrivé là ? Certains diront par hasard, ou piston, ou compromission ! Peut-être, mais il a su saisir sa chance et rendre les services qu'on attendait de lui… Je crois plutôt qu'il a été l'homme providentiel, au bon moment et à la bonne place, très intelligent, à l'aise dans toutes les situations, généreux et fidèle en amitié, avec sa bonhomie paysanne, ses compétences et son investissement personnel, sans jamais avoir la grosse tête, sans écraser les autres : il est resté simple… simplet pour ses détracteurs jaloux !

Je vais tenter de répondre aux questions que vous ne m'avez pas encore posées alors qu'elles vous brûlent les lèvres ou les doigts… je prends un peu d'avance car je me les suis souvent posées à moi-même !

1 - Comment en est-il arrivé là ?

Comme il en convient lui-même, il ne s'est pas fait tout seul. Il a eu 3 pères dans sa vie :

un génétique, Laurent MASSIEU, vrai chef de famille à l'ancienne, aimé et respecté, qui s'est sacrifié pour que ses enfants sourds puissent accéder à l'instruction ;

un nourricier, Jean Saint Sernin, qui a nourri son esprit grâce à la maîtrise de la lecture et de l'écriture pour lui faire connaître le monde matériel, les sciences ;

un spirituel, l'abbé Sicard, qui a nourri son âme pour l'amener à Dieu et à la conscience d'un autre monde, tout en cultivant en lui cette finesse poétique à l'orientale qui fait toute son originalité : leur duo était parfaitement maîtrisé, leur amitié sans faille, ils se comprenaient à demi mot à demi geste, soudés comme deux barres de fer.

et 3 femmes :

Sa mère adorée, une mère courage qui a élevé 11 enfants en partageant équitablement son amour, sans se plaindre. Il le lui rendit bien, en subvenant à ses besoins après le décès de son père.

Sa sœur Blanche, sa confidente, sa protégée, en attendant de trouver la troisième âme soeur : 
une jeune épouse entendante, à son service... avec tous les risques que cela comporte.

Sans compter tous ses amis et relations dans les 2 mondes, j'aurai l'occasion d'en recauser.

Evidemment à notre époque, si un psychiatre se penchait sur son cas, il trouverait beaucoup d'éléments troublants, mais Jean n'était pas complexé du tout puisque Freud n'était pas encore né !

2 - Était-il handicapé ?

A l'époque, la question ne se posait pas, elle aurait certainement bien fait rire Jean Massieu qui, connaissant un peu l'anglais, aurait traduit « main au chapeau ! » et n'aurait pas compris le rapport avec les sourds qui utilisent justement leurs mains pour s'exprimer ! Si en plus on lui avait expliqué qu'un vrai sourd comme lui pouvait être reconnu travailleur handicapé et bénéficier d'une allocation en fonction de son invalidité à plus de 80 %, il serait mort de rire dans son lit ! Soyons sérieux, Jean Massieu souffrait d'une déficience auditive congénitale avec comme conséquences : Surdité totale et Mutité, mais toute ses autres fonctions étaient normales. Il pestait contre sa surdité et a tout fait pour la surmonter, il s'est donné les moyens de participer à la vie sociale avec la volonté d'arriver au même niveau que les « entendants-parlants ». Il a fait une belle carrière dans l'enseignement pas parce qu'il était sourd, mais parce qu'il avait le niveau requis : il l'a démontré au monde entier !

 3 - Pratiquait-il la LSF ?

Oui et non, suivant la déclinaison qu'on accorde à ce sigle : Langue naturelle des Sourds Français, une variante du mode de communication spécifique des sourds dans tous les temps et tous les lieux à base de gestes, de mimique, d'expression corporelle, oui sans hésitation ; Langue des Signes Française, non, car à son époque, celle-ci n'avait pas encore été reconnue en tant que vecteur de communication à part entière ; il en aurait certainement dénoncé l'ambiguïté car rien n'indique qu'elle se rapporte aux sourds puisque cette dénomination laisserait supposer qu’il s'agirait d'une langue française à base de signes qui peuvent être parlés, écrits, gestués, chantés, tambourinés, sifflés, fumés...

Par contre, il utilisait en plus l'alphabet gestuel et le Français Signé, issu des signes méthodiques de l'abbé de l'Epée, qui servaient de pont entre la Langue naturelle des Sourds et le Français écrit.

C’est ce Français signé que Laurent Clerc a transmis aux Américains : il a donné naissance à l’Anglais signé, qui fut abandonné en 1830, remplacé par une langue des signes typiquement américaine, qui deviendra au cours des temps l’AMESLAN, l’American Sign Language. Bien d’autres concepts linguistiques seront mis en œuvre dans l’éducation des sourds américains dont celui de Communication totale, comprenant signes, alphabet manuel, expression corporelle ou mime, lecture labiale, écriture…

Le tout nous est revenu avec l'armée américaine ! Nous aurons l'occasion d'en recauser sereinement.

 4 - Pourquoi a-t-il été oublié ?

Pour les raisons habituelles : nul n'est prophète en son pays ! Nul n'est à l'abri du temps qui passe et efface tout, surtout quand on ne laisse pas d'écrits ou de monuments. Avec en plus une spécificité bien française : la tendance à brûler ce qu'on a adoré et à adorer ce qu'on a brûlé… ce n'est pas Jeanne d'Arc qui me contrariera ! 400 ans après son élimination, elle a été récupérée à des fins politiques, mais sa réhabilitation a eu le mérite de nous la faire mieux connaître ainsi que son confesseur : Jean Massieu, curé à Rouen ! 600 ans après sa naissance, elle est toujours vivante !

Pour des raisons politiques, sociologiques opportunistes, Jean Massieu a été occulté en France parce qu'il était passé de mode, décrié, condamné sans appel et qu'il ne s'est pas défendu : il a mené sa vie comme il l'entendait, il n'a pas créé un courant de pensée, pas de secte, pas de descendance et n'est jamais entré dans des polémiques.

Sauf à la fin de sa vie où il a participé à une discussion existentielle, avec Alexandre Rodenbach, aveugle belge très célèbre, qui avait participé à l’indépendance de son pays, étant alors élu à la chambre des représentants ; c’était cette question redondante de savoir si, dans leur situation, l’un et l’autre pouvaient comparer leur sensorialité : Valait-il mieux être sourd ou aveugle ?

Le cas des sourds aveugles n'a pas été abordé !

Alors comment nous est-il revenu ? Probablement dans les bagages de l'armée américaine comme la LSF : il était resté très connu et estimé aux Amériques grâce au portrait flatteur que son élève et ami Laurent Clerc avait fait de lui. Ce qui me fait particulièrement sourire, c'est que, dans leur pragmatisme, et les leçons évidentes d’une confrontation quotidienne à la réalité, les Américains ont retenu tout ce qui pouvait être favorable aux sourds, en leur laissant le choix des armes les mieux adaptées ! … j'aurai l'occasion d'en recauser.

 

Merci d'avoir suivi cette longue argumentation en réponse à vos questions éventuelles, j'ai essayé de replacer Jean Massieu dans la réalité de son époque héroïque, dont il n'a pas été le jouet, mais un acteur engagé.

 

Jean Paul Collard

27/08/2015