Mairie de Semens

« A nous deux maintenant … Paris ! »

 

Avertissement : Pour rester dans le style humoristique de ces causeries, j'ai pris quelques libertés avec la vérité historique en concentrant sur deux journées virtuelles, des événements qui se sont déroulés réellement sur deux trimestres dans l'ambiance surchauffée d'un Paris en ébullition.

 

Pendant le dernier trimestre 1789, l'abbé de l'Epée de santé vacillante est placé sous haute surveillance, des taupes à l'intérieur de son école renseignent Cicé et Sicard qui préparent le terrain pour une OPA fulgurante. Tous les protagonistes de cette affaire ont choisi Sicard et Massieu comme champions, l'affaire est dans le sac.

La paire Sicard-Massieu, après avoir fait ses classes à Bordeaux, devenu trop petit pour elle, se prépare pour les Internationaux de France et monte à Paris. Le tandem Sicard, tête inclinée, l’index soutenant sa joue (son signe pour les sourds) fonce grand braquet, avec derrière lui son coéquipier Massieu l’œil rivé à sa montre est signalé Porte d'Orléans. Arrivés à la Maison Saint-Charles en plein quartier latin, ils sont accueillis par le Général de la Doctrine Chrétienne, avec ses pères, frères et sœurs, doctrinaires, ignorantins, oratoriens et ursulines …, en présence de Champion de Cicé, coach des Girondins de Paris et Garde des Sceaux, Lafayette avec son avant-garde de patriotes, l’arrière-garde des francs maçons, le Cercle d'Auteuil un peu réduit, Bailly le 1er maire de Paris avec ses sans culottes, les gens du spectacle et les journalistes. Le peuple applaudit, faute de pain il se contente de cirque.

Dans la foule un observateur avisé, le sourd Pierre Desloges, s'étonne de ne pas voir le Roi, les grands savants et surtout le personnel, les élèves de l'école des sourds. Louis XVI, le mal aimé, est excusé, son carrosse bloqué dans un embouteillage probablement au Carrefour Pompadour, les savants boudent un peu : Condorcet n'apprécie pas les méthodes de Sicard et les autres savants préféraient Jacob Rodrigues Pereire, un des leurs, hélas disparu en 1780 ; quant au personnel de l'école, il ne peut pas être au four et aux Moulins, il se méfie des parachutages et se demande à quelle sauce il va être mangé. Les sourdes-muettes veulent l’abbé Sicard ; les sourds penchent pour l’abbé Massé, digne successeur philosophique de l’abbé de l’Épée ; on sait qui l’on perd, on ne connaît pas vraiment le nouveau prétendant.

Pendant ce temps là, comme convenu, l’abbé de l’Épée  s'éteint gentiment, en silence, entouré de quelques proches, de ses élèves, assisté du curé de Saint-Roch, l’abbé Marduel, visité par Champion de Cicé, et une délégation de la Commune de Paris lui annonçant généreusement que ses orphelins seraient adoptés par la Nation.

Le lendemain tout ce beau monde, les yeux rougis, rend un solennel hommage à l'abbé de l'Epée, classé parmi les bienfaiteurs de l'humanité et se rend chez le notaire pour la lecture du testament et la consécration de Sicard comme successeur.

Patatras !! l’abbé de l’Épée dans un moment d'égarement ou de lucidité, nul ne le sait, a désigné son bras droit, un peu gauche, l'abbé Massé comme étant le plus compétent pour lui succéder.

Désastre !! l'échafaudage machiavélique s'écroule ! Que faire pour contourner ce choix  sans choquer les adorateurs de l’abbé de l’Épée ? Après une longue séance de brainstorming, une solution géniale fait l'unanimité : puisqu'il y a plusieurs candidats prestigieux à la succession, un concours public doit être organisé rapidement pour légitimer le successeur. Pas un concours de circonstance : les candidats vont devoir descendre dans l'arène et prouver leur compétence, selon la devise révolutionnaire imparable, « que le meilleur gagne pour le bien de tous ! ». Sicard est évidemment le grand favori, grâce à Massieu ; Massé ne fait pas le poids ; Salvan soutenu par Adrienne, l'épouse de Lafayette qui l'a aidé à fonder une petite école de sourds chez elle à Riom, hésite ; les autres candidats sont perplexes et ne veulent pas se ridiculiser ; il y a l’abbé Pernay de Lons le Saulnier et l’abbé Deschamps d’Orléans, qui avait critiqué la méthode gestuelle de l’abbé de l’Épée ; ce dernier ne se présente pas, peut-être déjà gravement malade, car il décédera l’année suivante.

En effet Massieu a déjà conquis Paris, il est trop honnête pour être complice de ces manigances, on lui a juste demandé de faire valoir la cause de son père Sicard et celle des sourds, ce qu'il sait faire parfaitement. Dans ces conditions le concours devient un concours sur titre : les petits candidats déclarent forfait, Salvan se rallie à Sicard au détriment de Massé éliminé ! Les récompenses sont aussitôt attribuées à l'unanimité : Sicard, premier instituteur, Salvan, second instituteur, Massieu, premier répétiteur sourd. Affaire réglée ou presque !

Maintenant, il faut remettre sur les rails l'école de Paris en pleine débandade. Ce ne sera pas chose facile, la nouvelle administration se met péniblement en place, Louis XVI ne sait plus où donner de la tête, la Commune de Paris est aux premières loges et doit faire face à un tas de problèmes urgents, Lafayette tente de maintenir l'ordre, les Girondins contrôlent difficilement l'Assemblée, le clergé se déchire avec l'application de sa Constitution Civile …

 

Le trio Sicard, Salvan, Massieu, stoïque, se démène pour assurer la réouverture de l'école des sourds de Paris en avril 1790 dans des conditions décentes grâce au soutien de Champion de Cicé, de ce qui reste de la Doctrine Chrétienne, des neufs Sœurs, de Bailly, de Lafayette, de Lafon de Ladébat.

Honnêtement il faut rendre à César ce qui appartient à Jules : sans Sicard et Massieu, les instituts nationaux pour sourds et muets de naissance, n'auraient jamais vu le jour, ni à Paris, ni à Bordeaux.

Dans la même dynamique, un établissement pour aveugles se mettra en place grâce à Valentin Haüy, d'abord en liaison avec celui des sourds, puis en marge à cause d'une divergence de vue entre Haüy et Sicard qui reste sourd aux propositions de cohabitation. Haüy fulmine car Sicard est finalement responsable de toutes les décisions prises au sein des deux établissements, même pour recruter les instituteurs d’aveugles.

 

Personne ne peut imaginer maintenant tout ce qui s'est réalisé aussi vite dans des conditions abominables de désordre et de pénurie, et qui plus est, a servi de modèle dans le monde entier et perdure encore aujourd'hui!

 

RESUME officiel, sommaire, de cette gestation, tiré du site de l'INJS Paris :

 

" L’institut national de jeunes sourds est bâti sur un lieu historique. Situé dans le quartier latin, il abrite un four gallo-romain, mis à jour lors de la construction des ateliers professionnels.

En 1286, un hôpital y accueille les pèlerins qui se rendent à Saint Jacques de Compostelle.

En 1572, Catherine de Médicis y transfère les bénédictins de l’abbaye de Saint Magloire.

En 1618, les Oratoriens y installent un séminaire où Jean de la Fontaine est élève.

En 1760, l’Abbé de l’Epée (1712-1789) ouvre dans sa maison, au 14 rue des Moulins (actuellement rue Thérèse), une école gratuite pour enfants sourds et met en œuvre un enseignement basé sur les signes méthodiques.

 

En 1791, la Révolution française crée l’Institution des Sourds de Naissance et donne à l’œuvre de l’Abbé de l’Epée la dimension nationale qui lui manquait. Son école est transférée sous la direction de l’abbé Sicard, au couvent des Célestins, près de l’Arsenal.

En avril 1794, l’institution vient s’installer rue Saint-Jacques. La première école publique, au monde, pour enfants sourds est née. L’abbé Sicard en est le premier directeur.

 

Elle est conçue dès le départ comme établissement de bienfaisance, école, centre de formation professionnelle, lieu de vie et laboratoire de recherches …

 

J'en connaissais très bien tous les étages, des caves aux greniers, j'y ai passé 3 années à temps plein, de 1965 à 1968 comme surveillant-éducateur, assistant de l'ingénieur, puis répétiteur et époux de l'infirmière, j'en ai été balayé par la Révolution de Mai 1968 et me suis retrouvé à 25 ans commando disciplinaire au 501e RCC à Rambouillet où j'ai profité d'une libération anticipée en septembre 1969 pour rejoindre mon corps d'origine qui m'envoya à l'INJS de Gradignan!

 

J'y avais laissé un peu de moi-même et beaucoup d'amis que j'ai continué longtemps à fréquenter … Je faisais tellement partie des meubles que je pouvais me permettre d'y garer ma voiture, à tout moment au culot, dans la cour d'honneur ou l'arrière cour … pendant presque 30 ans !

 

Quelle époque formidable !

 

Jean Paul Collard, transitaire

 

 

11/09/2015