Mairie de Semens

Paris entre le 10 août et le 20 septembre 1792.

 

Quand la France éternue, le Monde s'enrhume, perd la boule …

La Patrie est en danger, l'ancien régime s'écroule irrémédiablement, la bourgeoisie s'appuie sur le peuple pour se débarrasser de la noblesse et du clergé, la nébuleuse émigrée se fédère et devient royaliste pour s'opposer aux républicains : c'est la guerre civile avec tous ses excès !

 

Avertissement : ce dont je cause aujourd'hui est basé sur des faits incontestables que j'ai coordonnés afin d’en restituer la trame, teintée de mon interprétation personnelle. Je replace mes deux personnages principaux dans leur environnement dantesque, en pleine contraction du temps et de l'espace.

 

Revenons d'abord au Couvent des Célestins, où Sicard, excellent manager, installe l'Institution nationale des Sourds et Muets de naissance en 1791. Comme en 1785 à Bordeaux, tout va très vite, grâce aux Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication : l'équipe pédagogique s'organise autour de Massieu, le référent sourd formé par Saint Sernin, des ateliers se mettent en place, notamment une imprimerie, choix très judicieux (qui perdurera jusqu'à nos jours)…

 

 

Les séances publiques se déroulent régulièrement à l'Institut ou au siège des 9 Soeurs, la Presse en fait état et Sicard en profite pour se faire valoir, mais prend des risques. Il est fidèle à La Doctrine Chrétienne, militant catholique affiché avec l'Abbé Jauffret. Par prudence, il prête le « petit serment » obligatoire pour tout fonctionnaire : « Je jure d'être fidèle à la Nation et de maintenir la liberté et l'égalité, ou de mourir en les défendant. », mais ne s'engage pas sur la constitution civile du clergé.

 

Pendant ce temps là Paris bouillonne : le 10 août, le Roi qui a raté sa fuite est nu, emprisonné au Temple avec toute sa famille. L'Assemblée législative n'a plus de raison d'être, Bailly contesté, a été remplacé par Pétion, La Fayette est mis sur la touche à la frontière de l'Est, les Girondins sont en perte de vitesse, la menace se précise : « la valise ou le cercueil ! », ceux qui le peuvent s'échappent pendant que les révolutionnaires s'écharpent, profitant de la vacance du pouvoir, la Commune de Paris s'enflamme et s'insurge prise au piège entre le marteau et l'enclume.

Le marteau pilon prussien vient de prendre Verdun et l'enclume de la « perfide Albion » se met en place : sa puissante marine prend position en Atlantique et en Méditerranée pendant que la cavalerie de Saint Georges finance les poches de résistance. Le clergé est divisé, la franc-maçonnerie est interdite, ses frères désemparés ne s'y retrouvent plus dans cette anarchie, leurs différents courants s'opposent et la tendance dure à la Voltaire s'impose « écrasons l'infâme ! ». Il faut frapper les esprits une fois pour toutes et les impliquer dans une opération d'envergure dont ils seront complices et qui les empêchera de revenir en arrière.

 

Une vaste rafle est organisée, des centaines de prêtres réfractaires sont emprisonnés en attendant leur déportation. Dans ces périodes troublées, délation, vengeance, lâcheté vont bon train, la peur s'installe, les chiens, les rapaces ont le champ libre. le 1er septembre, une nouvelle Saint Barthélémy est programmée, le « peuple » envahit les prisons et rend sa justice expéditive, l'Assemblée se voile la face, la Commune de Paris laisse faire l'irréparable, l'abominable ! Je ne vais pas en faire la description sordide, je retiens juste 2 victimes significatives.

La première est une femme de haut lignage très proche de la famille royale et de la franc-maçonnerie : la princesse de Lamballe, massacrée sauvagement et montrée en exemple de ce que le peuple souverain est capable de perpétrer. Une tache indélébile !

La seconde est un prêtre courageux, l'abbé Sicard, martyr désigné, heureusement sauvé in extremis, qui témoignera avec une grande précision sur tout ce qu'il a vécu et en tirera les conséquences.

 

Dénoncé par des proches, arrêté le 26 août, il est d'abord protégé par des gens simples qui reconnaissent en lui le successeur de l'Abbé de l'Epée, le bienfaiteur des sourds, ce qui laisse un peu de temps à ses amis pour s'organiser à le sauver. Jean Massieu se démène, tire toutes les sonnettes officielles sans complexe mais avec véhémence pour obtenir gain de cause avant l'irréparable.

 

          Texte de la pétition de Massieu à l'Assemblée Nationale :

          « Monsieur le président, on a enlevé aux sourds et muets leur instituteur, leur nourricier et leur père. On l'a enfermé dans une prison, comme s'il était un voleur, un criminel. Cependant, il n'a pas tué, il n'a pas volé. Il n'est pas mauvais citoyen. Toute sa vie se passe à nous instruire, à nous faire aimer la vertu et la patrie. Il est bon, juste et pur. Nous vous demandons sa liberté ; rendez-le à ses enfants, car nous sommes ses fils. Il nous aime comme s'il était notre père. C'est lui qui nous a appris ce que nous savons. Sans lui nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté, nous sommes tristes et chagrins. Rendez-nous le ; vous nous ferez heureux. »

 

L'abbé Sicard ressort de l'Enfer au bout de 10 jours, le mardi 4 septembre à 18h, groggy, ayant eu accès à son dossier, il sait exactement qui l'a dénoncé et pourquoi : il n'en fit jamais état, mais réorganisa son établissement en conséquence, plus tard il se fâcha avec l'école de Bordeaux et la franc-maçonnerie ; est-ce lié ???

 

          Premiers commentaires de Sicard après sa libération :

          « C'est là que je reçus la première visite de cet élève précieux, que j'avais nommé mon légataire, au moment où, près de recevoir le coup mortel, je remis pour lui ma montre au commissaire. Quelle entrevue ! Massieu dans les bras de son père, de son instituteur, de son ami ! … Massieu ! Cette âme brûlante réunie à la mienne ; nos deux coeurs battant l'un contre l'autre ! … Ce malheureux jeune homme avait passé sans nourriture et sans sommeil tous les jours des dangers de son maître. Un jour de plus il mourait de douleur et de faim … Quel moment que celui où il me revit, après avoir tant pleuré sur mon sort … Quels signes il me fit ! … Quelle scène pour ceux qui en furent les témoins !… Qui n'en eût été attendri ! ... »

 

La Doctrine Chrétienne est décimée : le supérieur et le procureur de la Maison Saint Charles, l'abbé Laurent, son adjoint à l'institut et d'autres bons amis font partie des victimes. L'abbé Sicard ne baisse pas les bras, il continue son combat, missionnaire de la foi catholique et de l'enseignement des sourds-muets. Même si je ne partage pas toutes ses idées, j'ai beaucoup de respect pour lui, il a fait plus et mieux que l'abbé de l'Epée.

 

Après la tempête, une vie presque normale reprend à Paris … en attendant la prochaine qui ne va pas tarder et sera encore plus terrible.

Le 20 Septembre, l'Assemblée législative laisse la place à la Convention, le roi de Prusse décide de rentrer chez lui après la non-bataille de Valmy, l'Angleterre resserre son étau.

Le 21 Septembre, la Royauté est abolie en France et la République est proclamée.

 

Ces périodes troublées génèrent des monstres et des génies, des génies monstrueux ou des monstres géniaux … ils vont bientôt être à l'oeuvre !

Paradoxe de la République qui déclare les droits de l'homme et du citoyen (tiens! Pourquoi cette nuance?) et oublie d'en préciser les devoirs !

Tyrannie de la pensée unique: tous citoyens libres de vivre et penser comme il faut, égaux devant la guillotine !

"Mort au Tyran" clame celui qui va couper la tête au Roi, pendant que Robespierre trépigne en attendant son tour et que Napoléon enfourche sa monture !

Dans cette ambiance surréaliste, le Peuple français républicain va réaliser des miracles !

 

Le Boudeur, 28/09/2015